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Catégorie : Les Corses

Les Corses culturellement violents ?

Les Corses culturellement violents ?

53% des Français interrogés désapprouvent les propos de Manuel Valls sur la violence «culturellement enracinée en Corse ».

Les propos de Manuel Valls largement martelés et commentés ces derniers mois ne semblent pas avoir atteint leur cible : l’opinion nationale. En effet, selon un sondage réalisé par Opinion of Corsica-OpinionWay pour le mensuel Paroles de Corse, une majorité de Français interrogés n’adhère pas à la théorie du ministre de l’Intérieur sur la culture violente des insulaires.

Plus précisément parmi les sondés, la désapprobation est plus vive chez les jeunes (60% en moyenne chez les 18-49 ans) alors que les plus de 50 ans donnent raison au ministre à 54,5% en moyenne. Manuel Valls aura au moins convaincu les sympathisants socialistes. Les électeurs de François Hollande au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 sont 58% à approuver les propos du ministre, et 51% parmi les électeurs du second tour. Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ne sont pas convaincus ; tout comme ceux de Nicolas Sarkozy qui, au second tour de scrutin, désapprouvent les propos ministériels à 58%.

 

Méthodologie Étude réalisée auprès d’un échantillon de 1005 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, de catégorie d’agglomération et de région de résidence. Le terrain a été réalisé les 14 et 15 mai 2013. 

Voir l’étude d’Opinion Way  «Sondage Paroles de Corse – Opinion of Corsica – OpinionWay »

Voir l’article sur le site de « PAROLES de CORSE , une autre image de la Corse » 

PAROLES DE CORSE
Une autre image de la Corse
Les GIOVANNALI, les cathares Corses

Les GIOVANNALI, les cathares Corses

Ce récit sur les GIOVANNALI est tiré d’une conférence donnée en 1866 par Alexandre GRASSI,  diplômé de la Faculté de Droit d’Aix-en Provence et  passionné par l’archéologie et l’histoire locale, conférence sur les Giovannali destinée à exalter la résistance à l’oppression.

A moitié étonnée des choix qui ont orienté ma vie,
j’aime me dire que j’en serais imprégnée…
Fiurenza DIONISI

Le pape, Innocent VI déclara les Giovannali hérétiques, et les excommunia. Le Saint-Siège ne borna pas là sa répression: il avait prêché la croisade contre les Albigeois de France, il envoya une expédition contre les Albigeois de Corse. Un commissaire ecclésiastique se rendit dans l’île avec des soldats. Le clergé fit appel au pouvoir laïque, l’abbaye donna la main au château, et la persécution commença avec toutes ses horreurs. Carbini fut détruit de fond en comble. Mais les Giovannali ne se découragèrent pas: la doctrine avait fait de grands progrès et, successivement, le Delà et le Deça des Monts comptaient de nouveaux adeptes. Lorsqu’ils furent chassés de Carbini, ils se réfugièrent dans les montagnes les plus élevées, les plus inaccessibles, appelant à eux tous les désespérés, tous les maudits, tous les opprimés. Ils remontèrent la haute chaîne de séparation de l’île et ne s’arrêtèrent que dans la pieve d’Alésani, en pleine Castagniccia, au centre, remarquez-le Messieurs, du pays qui devait porter et mériter le nom glorieux de Terre des Communes.

Le choix du pays d’Alésani comme refuge se comprend et s’explique par cette raison, que j’ai à cœur de faire ressortir, que les causes de l’expansion de cette doctrine étaient en partie sociales. La vallée d’Alésani dépend du bassin du Tavignanu et se trouve comprise entre cette rivière et l’autre grand bassin de la Corse, celui du Golo, c’est à dire qu’elle est placée entre Aléria et Mariana, les deux colonies romaines; et quoique, à l’époque dont nous nous occupons, neuf siècles déjà se fussent écoulés depuis l’occupation romaine, je n’hésite pas à dire que la région comprise entre les deux colonies, par suite de cette remarque si souvent faite qu’il se faisait entre le vainqueur et le vaincu, quand les romains étaient les vainqueurs, un travail d’assimilation lente mais puissante, par cette raison dis-je, je n’hésite pas à penser que les petites vallées s’ouvrant sur la côte orientale avaient pris et gardé les mœurs du peuple-roi, de cette société où les cives tenaient une si large place. Cela nous explique pourquoi, tandis que la féodalité s’établissait dans le sud de l’île, les villages qui regardent l’embouchure du Tibre s’étaient toujours gouvernés librement, sans servage ni vasselage. Cela nous explique aussi comment, lorsque Sambucuccio, le plébéien, institua les Communes, toute la région dont je vous parle accepta avec enthousiasme les institutions qui lui étaient offertes et qu’elle devait garder glorieusement comme un foyer de patriotisme et de liberté jusqu’au jour où Paoli naquit dans son sein même. Certes, les Giovannali y songèrent: ils fuyaient l’oppression, ils cherchèrent la liberté. Dans cette hypothèse, on se rend bien compte que, chassés de Carbini, ils aient fait le choix d’Alésani. Au lieu de tyrans seigneuriaux, le municipalisme; au lieu de la glèbe, la réhabilitation de l’individu. Ajoutez à cela, chose énorme par ces temps de famine, la nourriture abondante de la châtaigne, le fruit providentiel de la Corse, comme la banane est le fruit providentiel des régions américaines, la datte celui des régions intertropicales. Peu de temps après leur arrivée à Alésani, ils devinrent réellement puissants. Filippini, car je ne veux marcher qu’avec lui, Filippini ne donnait rien aux suppositions hardies. Filippini dit qu’ils y avaient établi un gagliardo presidio. Et le fait confirme l’exactitude de notre analiste que j’entends souvent, bien mal à propos, accuser d’invention pourtant. J’ai vu les ruines de ce presidio: elles sont placées sur une immense roche dominant le ruisseau de Pardina et s’appellent dans le pays: le Ruscitello. Il n’est pas d’habitant d’Alésani qui ne sache que c’était là la tour des Giovannali, car les souvenirs de la secte sont là très vivants encore .

Puis la tradition vient à mon secours, et il ne faut point dédaigner la tradition et la repousser systématiquement comme chose puérile. En chose aussi grave que le fait d’une hérésie, d’un mouvement de l’esprit humain, je me mets en garde moi-même et je me dis: légende que me veux-tu? Mais ici elle s’impose. Ils devinrent assez puissants, dit-elle, pour de persécutés se faire persécuteurs, et, chose inouïe! pour martyriser un moine du couvent des Mineurs Observantins situé entre Perelli et Novale, deux villages de la rive droite du Busso: le moine de Bonicardu. Un laurier prit naissance là où fut commis le crime, laurier qui se flétrit à certaine époque de l’année pour reverdir le jour anniversaire du martyre. Cette légende est tout simplement un fait historique. Il est inconnu: pour la première fois il est produit, mais il reçoit une double confirmation. D’abord un hameau, situé à 500 mètres environ de la tour des Giovannali, porte le nom de Bonicardo; en second lieu, je m’appuie sur un manuscrit que je possède, qui porte la date de 1686, et a pour titre: Colonna Sagra, Cronologia degl’ Huomini illustri di Santità e di dignità del Regno di Corsica, et pour auteur: Francesco Colonna del Prato di Giovellina, Dottore delle Leggi et arcidiacono della cità d’Ajaccio. L’ouvrage a 23 livres, 13 seulement sont entre mes mains. L’histoire de ce manuscrit est curieuse, mais elle serait ici hors de propos. Je trouve au livre XIII, dans la nomenclature que fait l’archidiacre des hommes illustri per Santità, les lignes suivantes: « Anno 1354 – la date est bien celle de Filippini – Il beato martire chiamato Vitale di Bonicardo d’Alesani nel convento di San Francesco d’Alesani, Provincia decima di Corsica: dal detto anno si connosce l’antichità di questo convento, nel qual tempo l’isola era quasi infetta della pestifera eresia Giovannale, per la qual cosa volendo il detto padre Vitale difendere la fede cattolica, fù coronato del martirio dalli seguaci di quella pessima heresia e sepolto il suo corpo in questo convento ». Et l’archidiacre cite ses sources, Francesco Conzaga, historien de l’ordre de Saint François: Di origine seraphici Religionis, p.2. Rome a béatifié ce moine martyr, c’est, sans contredit, une preuve d’authenticité. Il faut remarquer qu’il n’est pas fait, dans le manuscrit, mention du laurier qui fleurit la légende. Colonna a donc rejeté la partie banale du fait; mais ce laurier qui meurt et renaît sans cesse n’est-ce pas une fleur mystique? La légende n’a-t-elle pas un parfum de vétusté? N’est-elle pas née en même temps que le crime et n’est-elle pas la preuve de l’émotion qu’il dût produire sur une population remplie de foi et d’ignorance? La puissance de la secte à un certain moment reste donc un fait acquis. Et d’ailleurs ce développement n’est rien moins qu’étonnant. Qu’on essaie d’étouffer une idée dans les châtiments, de la noyer dans le sang, ce sang répandu communiquera une nouvelle vigueur. Mais, trop d’ennemis étaient intéressés à faire disparaître la dangereuse doctrine des Giovannali. La persécution redoubla: sans trêve ni merci on les traqua comme des bêtes fauves. Le commissaire du pape réunit de nouvelles troupes, fit un appel suprême au bras séculier, et, après avoir acculé les Giovannali dans les gorges du Busso, les défit complètement. Battus en bataille rangée – je me sers de l’expression de M. Friess – on leur fit la chasse isolément. Il était permis à tout Corse de les tuer comme des chiens malfaisants. Ce fut un massacre hideux qui se propagea dans toute l’île et dont l’horreur fut si grande qu’il donna naissance, en Corse, au dire de Filippini, à une locution populaire encore usitée de son temps: lorsqu’on voulait parler de gens persécutés jusqu’à la mort, eux et leurs descendants, on disait: ils ont été traités comme les Giovannali. Ainsi disparurent nos hérétiques, ainsi s’éteignit la secte. L’Histoire ne prononce plus son nom. Celui qui examine seulement à la surface les événements qui composent notre vie historique, peut se contenter de ce dénouement et embaumer nos sectaires dans la tombe, se déclarer satisfait de les avoir suivis dans les causes qui les ont produits, qui ont présidé à leur développement et qui les ont tués. Mais si quelque chercheur, amoureux de détails, un curieux des choses du passé, voulait pousser plus loin ses investigations et épuiser les recherches, je lui signalerai deux faits, deux faits étranges, qui d’un bond lui feraient franchir un bond de 500 ans et le conduiraient jusqu’aux premières années du XIXe siècle. Quoi!! La trace des Giovannnali gardée jusqu’à nous? En apparence, la place qu’ils occupent dans l’Histoire est petite, mais le sillon qu’ils ont creusé est large et profond. Jugez-en: Entre Valle d’Alesani et le hameau de Querceto, une maison complètement ruinée attira mon attention. Deux parois extérieures seulement étaient débout. Le lierre les couvrait de sa verdure chatoyante. Il les étreignait, grimpait avec ses fibres serpentines et nerveuses jusqu’au sommet, et vagabondait le long de la crête des murs bizarrement déchiquetés par le caprice des années. Du sein de la décombe s’échappaient en tous sens des figuiers sauvages, hôtes accoutumés des ruines en pays chauds, avec des feuilles larges comme celles des tropiques et des troncs noueux d’une verdure puissante. Cette ruine se nomme, dans la contrée: la maison des douze fusils. Nous nous ressentons un peu, en Corse, de l’occupation arabe et nous comptons les hommes de la famille, comme, au désert, on compte les hommes de la tente ou de la tribu, par le nombre de ceux qui sont aptes à manier la carabine. Là vivait donc une famille de douze fusils: ils furent tous dévorés par la vendetta, monstre stupide et gorgé de sang, véritable Minotaure de la Corse, par la vendetta la plus terrible dont on ait gardé le souvenir. De cette vendetta, voici la cause. Un des jeunes gens avait épousé la descendante d’un Giovannali. Un jour, on chanta sous la fenêtre un chant de rimbecco, c’est à dire qu’on lui reprocha, comme un déshonneur, son alliance avec la race maudite. L’insulteur fut puni par un coup de poignard à la dernière modulation du chant. Il avait une parenté nombreuse. La guerre s’alluma et ne cessa qu’à la mort du dernier des douze. Et la maison resta veuve de ses vaillants et jeunes défenseurs. Si vous passez à Alesani, le soir vous entendrez les femmes d’Alesani, à la rouge lueur du four joyeux où cuit le pain de la semaine, raconter tout bas, en frissonnant de terreur, la légende de la maison des douze fusils.

Légende, me direz-vous? Soit. Mais les légendes sont ce que Vacquerie a appelé les miettes de l’Histoire. Au surplus, voulez-vous un fait? Le voici: je suis autorisé à le produire. La famille Dionisi d’Alesani ne porte ce nom de Dionisi que depuis cinquante ans environ. Son nom véritable était Giovannali. Le chef actuel de cette famille, vieillard très estimable et qui m’a permis de prononcer son nom, se souvient encore des injures qu’il avait à supporter, ainsi que ses frères, à cause du nom, de la part des écoliers qui, chaque matin, se rendaient avec eux au couvent de la pieve, chez les moines de Saint-François. Tous les jours c’étaient des batailles dans lesquelles intervenaient souvent les grands-parents. Enfin, fatigué et lassé, le père de M. Dionisi, pour soustraire ses enfants aux mauvais traitements, renonça au nom de Giovannali pour prendre celui de sa femme, Dionisi, que la famille porte encore aujourd’hui.

Quelles leçons que donne l’Histoire, Messieurs! Le jour où cet homme honorable, qui n’avait certes des Giovannali que le nom, fit disparaître ce nom, ce jour-là, après cinq siècles disparaît réellement la trace des Cathares de Bulgarie, des Albigeois de France et des Giovannali de Corse. Et, par les réflexions que cette circonstance soulève dans l’esprit, comprenez-vous l’attrait de pareilles études? Il me reste à vous montrer l’influence de la doctrine sur les événements qui se succédèrent, à cueillir les fruits de l’arbre. Vous apprécierez alors l’importance du fait. En commençant, je vous ai dit que la naissance des Giovannali, à Carbini, la petite pierre de la lande aride, était comme le noyau, comme le principe de la formation d’un des sommets historiques dont j’ai parlé: l’établissement des Communes de Corse. Je ne vous demande plus que quelques instants pour vous le prouver, et d’une façon rapide, car j’abuse de votre bienveillance et sympathique attention.

………….

C’est une chose admise comme vérité historique que les idées de rénovation religieuse, une des formes d’épanouissement de l’esprit humain, contribuent au progrès des idées sociales par l’habitude qu’elles donnent du libre examen. Et l’on a coutume, vous le savez, de considérer Luther et les chefs de la Réforme du XVIe siècle comme les ancêtres de la Révolution Française. Cette étude avait pour but de reconnaître, dans les Giovannali, les ancêtres de la Révolution qui donna naissance à la Terre des Communes et, par là, de rendre à cet événement ignoré de notre histoire sa réelle et véritable signification.

Ai-je atteint mon but ? Je n’ose l’espérer! Du moins, je me trouverai satisfait si, ayant le premier soulevé un coin du voile obscur qui cachait la secte à nos yeux, d’autres, désireux comme moi d’étudier le passé pour mieux comprendre les agitations du présent, afin de mieux ceindre nos reins pour la bataille engagée de toute part -j’entends les luttes et les combats de la pensée – si d’autres, dis-je, animés du même désir, mais plus habiles, venaient porter une lumière plus complète sur cet épisode intéressant, non seulement de notre histoire, mais de l’Histoire de l’humanité.

 

 

En fait cette conférence a été retracée par Antoine-Dominique MONTI, un siècle après qu’elle fut donnée par GRASSI. Il est noté également par MONTI que GRASSI s’était appuyé pour cette conférence sur l’histoire de FILIPPINI.

Corse : Jacobins, ne tuez pas la paix !

Corse : Jacobins, ne tuez pas la paix !

par Michel Rocard – député européen, ancien premier ministre

article paru dans le Monde – 31 août 2000

C’est une affaire entendue, les Français en ont assez des problèmes corses. Cela ne veut pas dire qu’ils en aient assez des Corses eux-mêmes, mais on commence à gommer un peu trop la différence. C’est aussi une affaire entendue : la justice doit être sans faiblesse, comme la police. Les assassins doivent être arrêtés et punis, et l’Etat fut trop faible. Cela étant dit, je suis sidéré et, maintenant, très alarmé par beaucoup de commentaires sur ce sujet. Ils sont souvent dangereux, car ils sont de nature xénophobe. Ceux qui le nient vont créer le peuple corse par rejet.

Comment peut-on s’imaginer qu’il suffirait d’un projet d’accord pour ramener dans le droit chemin les quelques dizaines de tueurs, dont beaucoup de mafieux, qui, pour maintenir leur ligne de violence démente, sont de plus en plus obligés de se couper des troncs principaux du « nationalisme » corse ? Ce dont il s’agit dans ce processus n’est, hélas, pas d’arrêter par un seul acte toute violence, ce n’est à la portée de personne. C’est seulement, mais c’est essentiel, et cela s’appellera un jour la paix, d’en tarir le recrutement. Il ne faut plus que les adolescents et les jeunes adultes corses, dans leur recherche de dignité, découvrent l’histoire de leur région comme celle d’une oppression.

Je n’ai pas une goutte de sang corse mais je n’aime pas que l’on me raconte des histoires, fût-ce au nom de mon pays. Je suis, amis jacobins, aussi fier que vous, sinon davantage car, député européen, j’évalue mieux la force comme les différences par rapport à nos concitoyens d`Europe ou du monde, des principes qui ont fait la République française et qui scellent son unité. Mais les principes fondamentaux de la République française se veulent libérateurs, et non oppressifs.

Le droit à la résistance à l’oppression est même un des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen. Car il y a eu oppression, et il en reste de fortes traces. Je suis pour l’application des principes, mais pas au prix de l’oubli total du passé. Il y a une révolte corse. On ne peut espérer la traiter sans la comprendre. Il faudrait tout de même se rappeler :

  • que lorsque Louis XV acheta les droits de suzeraineté sur la Corse à la République de Gênes, il fallut une guerre pour prendre possession de notre nouveau domaine. La France y perdit plus d’hommes que pendant la guerre d’Algérie.
  • que la Corse est restée « gouvernement militaire » jusque tard dans le XIXe siècle, avec tout ce que cela implique en termes de légalité républicaine.
  • que, pendant la guerre de 1914-1918, on a mobilisé en Corse, ce qu’on n’a jamais osé faire sur le continent, jusqu’aux pères de six enfants.

 

  • que, de ce fait, encore en 1919, il n’y avait pratiquement en Corse presque plus d’hommes valides pour reprendre les exploitations agricoles. Les tout jeunes n’ont pas eu le temps de recevoir la transmission des savoir-faire. C’est ainsi qu’ils sont devenus postiers et douaniers.

 

  • que c’est donc à ce moment que la Corse devient une économie assistée, ce qu’elle n’était pas auparavant. L’apparition de la « paresse corse » dans les blagues, les chansons et le folklore datent de là. On n’en trouve pas trace avant.

 

  • que, d’autre part, le droit successoral traditionnel corse était fort différent du code civil. C’est ainsi que les « métropolitanisés », si j’ose dire, Corses ou non-Corses, se sont injustement appropriés, bien des terres ancestrales. C’est aussi la raison principale pour laquelle beaucoup d’agriculteurs corses traditionnels n’ont pas de titres de propriété leur permettant d’obtenir du crédit.

 

  • que, de la même façon, le code civil ne prévoit pas, et interdit même, la propriété collective. Or tout l’élevage corse, et notamment celui des porcs – la charcuterie corse est justement célèbre -, se faisait sur terres de pacage collectives.

 

  • que la tuerie d’Aléria, les 21 et 22 août 1975, a été ressentie comme la fin de tout espoir d’une amélioration consécutive à des discussions avec le gouvernement de la République et a donné le signal du recours à la violence, parce que tous les Corses, je crois sans exception, ont très bien compris que jamais une riposte pareille à une occupation de ferme n’aurait pu avoir lieu dans l’Hexagone.

 

  • que, d’ailleurs, treize ans auparavant, la Corse avait reçu du gouvernement français un autre signal dangereux. Suite à des incidents survenus, déjà, à la fin des années 50, le gouvernement créa la Société de mise en valeur de la Corse, Somivac. Elle avait charge de racheter des terres disponibles, en déshérence ou non, de les remembrer, d’y tracer voies et chemins, d’y amener l’irrigation dans certains cas, puis de les revendre à des paysans corses. Les quatre cents premiers lots furent prêts à la vente au tout début 1962. De Paris vint l’ordre d’en réserver 90 % pour les pieds-noirs rentrant d’Algérie. 90 %, pas 15 % ou même 50 % ! Ce pourcentage est une incitation à la guerre civile.

 

  • que l’on fit, en 1984, une découverte étrange. Le président Giscard d’Estaing, vers 1976 ou 1977, avait pris la sage décision d’assurer à la Corse la « continuité territoriale », c’est-à-dire la prise en charge par l’Etat de tout surcoût de transport lié à son insularité. Sept ou huit ans après – est-ce stupidité, manque de courage ou concussion ? -, l’administration avait assuré la continuité territoriale pour les transports de personnes et pour les transports de marchandises de l’Hexagone vers la Corse, mais pas dans le sens inverse ! Les oranges corses continuaient d’arriver à Marseille avec des frais de transport plus élevés que celles qui venaient d’Israël. Pour les vins et la charcuterie, ce fut la mort économique.

 

  • et qu’enfin la Corse, comme la Martinique et la Guadeloupe, a subi pendant bien des décennies un monopole de pavillon maritime imposé par l’Etat, avec les conséquences asphyxiantes que l’on devine.

Certains ont voulu résumer tout cet ensemble de faits économiques par le concept de colonialisme. Le débat sémantique est sans intérêt, car il est sans conclusion. L’imbrication profonde de la population corse dans la population française et le très grand nombre de Corses qui ont magnifiquement servi la France comme hauts fonctionnaires, officiers ou ministres, dénie un tel concept. Il suffit de savoir qu’une oppression particulière a gravement affaibli l’économie corse. Lorsque l’Histoire a un tel visage, il faut soit beaucoup d’inconscience, soit beaucoup d’indécence pour dire seulement aux Corses : « Assez erré maintenant. Soyez calmes et respectez les lois de la République. Vous bénéficierez alors pleinement de leur générosité. » De cette application uniforme et loyale, les Corses n’ont guère vu trace dans leur longue histoire.

Certes, il y a la part corse dans ce gâchis. Elle n’est pas mince : violence, clanisme, corruption. Naturellement, il faut sanctionner, et on ne l’a pas assez fait. Mais il faut tout autant comprendre comment le système se pérennise. Ici, l’histoire débouche sur la sociologie. C’est une évidence mondiale que toute société autosuffisante est beaucoup plus résistante à la corruption que toute société assistée. Or la Corse l’est, largement par le fait de la France, depuis bien des décennies. Il n’est dès lors pas surprenant que cette puissante institution méditerranéenne, la grande famille, la gens, soit devenue l’instrument presque exclusif de la solidarité et de la défense collective. Tout commence bien sûr par la terre. En l’absence d’une véritable justice foncière, c’est la violence qui est devenue l’instrument de défense des droits personnels, et la loi du silence, l’omerta, la traduction inévitable de la solidarité familiale devenue clanique. On est vite passé de la terre à l’ensemble des activités sociales. De plus, là comme ailleurs en France, l’Etat distribue des subventions, puisque chez nous, au lieu d’être pour l’essentiel utilisés sur place comme dans les Etats fédéraux, les produits de notre fiscalité remontent au centre avant d’en retomber pour attester la générosité de la République. Dans un univers culturel où la légalité et l’équité étaient aussi peu apparentes, il n’est guère surprenant que les clans se soient organisés, violence et loi du silence comprises, pour contrôler à tout prix les processus électoraux et les flux financiers qu’ils induisent.

Voilà le gâchis dont il faut maintenant sortir. Les trois quarts des Corses, qui n’en peuvent plus de la violence, s’appuient désespérément sur l’Etat central malgré sa longue impéritie. Un dernier quart, qui s’est décrit comme autonomiste il n’y a pas si longtemps – comme nationaliste aujourd’hui -, n’a pas renoncé à voir enfin traitées correctement les lourdes spécificités de la situation corse. Ils sont prêts à chercher des solutions négociées et le disent, comme à renoncer à la violence. De ce fait, quelques centaines de desperados les ont quittés pour sombrer dans la violence pure. Ils n’obéissent plus à leur commandement. Comment en vouloir aux représentants élus de ces mouvements ? C’est au contraire leur honneur, et la garantie de sérieux de leur choix.

Comment traiter alors cette nécessité pour la Corse de prendre une part plus grande à la maîtrise de ses affaires pour les conduire en fonction de ses caractéristiques propres ? Le fait que l’on ait pu évoquer et citer dans le projet gouvernemental des « attributions législatives » a suffi à mettre le feu aux poudres. Trois questions se posent à cet égard.

La première : a-t-on vraiment lu le texte ? Le projet dispose que (c’est moi qui souligne) : « Le Parlement pourrait ainsi autoriser l’Assemblée territoriale de Corse à adapter, par ses délibérations dans certains domaines précisément déterminés et dans le respect des principes qu’il aura fixés, des dispositions législatives déjà en vigueur ou en cours d’examen. Les délibérations adoptées par l’Assemblée de Corse dans ces conditions seraient, sous réserve de l’exercice des voies de recours devant la juridiction administrative, exécutoires. De valeur réglementaire, elles… » Que voilà un « législatif corse » sérieusement encadré par le législatif national ! Et craint-on vraiment que le Conseil d’Etat ou les tribunaux administratifs ne laissent se faire le démantèlement de l’Etat ? Si au final la substance de ces nouvelles attributions était plus franchement législative, c’est alors la compétence du Conseil constitutionnel qui serait de droit, autre garantie solide. De quoi a-t-on peur ?

Deuxième question : a-t-on vraiment lu la Constitution elle-même ? C’est notre loi fondamentale dans sa sagesse, et notamment par son article 34, qui entérine le problème et traite l’existence d’une vaste zone grise entre la majesté et la généralité de la loi, et les contingences du règlement. Je le sais d’expérience : pour un gouvernant qui souhaite faire prendre une mesure importante, le choix entre la loi et le décret est rarement évident. Il existe même dans la Constitution (article 37) une procédure qui permet au Conseil constitutionnel de dénoncer le caractère législatif de tel texte ou de telle matière pour renvoyer l’un ou l’autre au règlement. Pourquoi ne l’appliquerait-on pas aux affaires corses, à quelques grandes exceptions de principe près ? Les arguments de procédure constitutionnelle ne tiennent guère. Le seul argument constitutionnel de poids, c’est notre dévotion à l’uniformité. Mais là, c’est l’Histoire qui parle, plus que le droit. Mon choix est fait : mieux vaut une différence reconnue qu’une fausse uniformité oppressive.

Reste alors la troisième question. Si vraiment l’on croit, comme l’affectent nos jacobins, et comme je le crois moi-même, aux vertus exclusives de l’action politique et de la démocratie pour assurer à la Corse un avenir de calme et d’expansion, alors pourquoi vouloir en exclure les Corses eux-mêmes ? Le pari qui s’esquisse consiste à penser que les Corses fiers de l’être et qui revendiquent leur identité, une fois devenus plus nettement responsables, sauront traiter des difficultés d’existence de cette identité mieux qu’il n’a été fait par le passé. Refuser ce pari, c’est refuser la démocratie dans son principe. Refuser de donner une large autonomie à l’Assemblée de Corse c’est d’abord faire le calcul surprenant que les nationalistes pourraient y être bientôt majoritaires, ce que tout dément, mais surtout afficher clairement que l’on se méfie d’eux, que l’on ne croit ni à l’apprentissage de la responsabilité ni aux vertus des réconciliations négociées.

Lionel Jospin a eu un grand courage dans cette affaire. Il serait dommage et dangereux qu’une frilosité républicaine bornée l’empêche d’établir entre la France et la Corse de nouvelles relations fondées sur la confiance réciproque. La République en sortirait à coup sûr renforcée, alors que la persistance de la crise l’affaiblit gravement.

 

Michel Rocard